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     "Par le texte libre et le journal, nous entraînons nos enfants à la critique de l'imprimé, à l'acceptation et à la recherche de cette critique. Ils détectent dès lors, avec le bon sens retrouvé, sous le ronflant de certaines pages, le fait rédhibitoire du verbiage et de la "littérature". Ils apprennent, par l'expérience, à juger les œuvres qui leur sont soumises, et ils sont vite aptes à découvrir ce qui se cache de faux et de contradictoire dans les rubriques imposantes des journaux.

    Il en est de même au point de vue historique et scientifique. Nos élèves font des prospections et des recherches dont les résultats ne cadrent pas forcément avec les assertions des livres. Ils ne sont pas persuadés d'avance que c'est eux qui ont tort et le livre qui dit juste. Ils se posent scrupuleusement la salutaire question des chercheurs : Qui sait ?

    (…) Sur de telles bases, nous avons donné à nos élèves cette idée, à notre avis décisive que tout, dans ce qu'on leur enseigne, peut être reconsidéré, que les pensées les plus imposantes peuvent et doivent être passées au crible de leur propre expérience, que la connaissance se conquiert, et que la science se fait.

     Le jour où les citoyens sauront que leur journal peut mentir ou du moins présenter comme définitives des solutions qui ne sont qu'un aspect partiel des problèmes imposés par la vie, lorsqu'ils seront en mesure de discuter avec sagesse, mais aussi avec hardiesse, lorsqu'ils auront cette formation d'expérimentateurs et de créateurs que nous nous appliquons à leur donner, il y aura alors quelque chose de changé dans nos démocraties."

     (Le Journal scolaire, 1957)

     

     

     

     

     L'affaire Célestin Freinet (sans compter Elise et les compagnons)

    Quelles sont les chances de faire vivre aujourd'hui une pédagogie alternative au sein même du système scolaire, et tel que désormais il ira ? Une pédagogie "différente" ou "originale", sans doute aura toujours sa place, soigneusement limitée, et obtenue courageusement. Mais alternative, c'est une autre affaire, qui irait à l'encontre des intérêts officiels.

    Dans le grand clapotage scolaire du moment, la question de l'opportunité des pédagogies nouvelles et de leur admissibilité dans le système postlibéral en voie de constitution, revient à l'ordre du jour, sans toutefois que les clarifications nécessaires soient au rendez-vous.  

     

    Ces questions ne datent pas d'hier, loin de là. Mais elles rejaillissent régulièrement. C'est pourquoi elles doivent être examinées à frais nouveaux, en raison des évolutions extrêmement rapides et désordonnées qui ont marqué les dernières décennies.

     

    Ainsi, il faut mettre en lumière, avec le plus de rigueur possible, ce qui est sous-jacent aux postures constantes, qui tiennent au type de lecture que l'on fait de l'héritage : par exemple, entre une vision conciliante, où Freinet serait "néo-compatible", et une vision radicale, d'un Freinet "révolutionnaire", qui exigerait un renouvellement radical du geste fondateur

    Il se trouve en effet que "Freinet" est aujourd'hui en France la principale référence-souvenir d'une possibilité d'agir autrement. Mais cette référence même ne s'arme pas à l'analyse des nouvelles donnes, d'un contexte qui a changé : c'est pourtant un des axes principaux de "Freinet", que cette articulation à l'histoire; mais le pays n'est plus le même, et les frontières politiques, économiques, sociales, non plus. Les affrontements s'il s'en peut encore, ne seront jamais plus les mêmes.

    La vieille psychopédagogie a la vie dure : les réunions récentes organisées par l'ICEM[1] ("Salons Freinet" de Paris et Nantes) montrent l'attachement des organisateurs à la dimension pratico-pratique acceptable. Et à la parole supérieure des notables du genre[2]. C'est évidemment un très mauvais signal pour les "pédagogues réels" et les militants d'un idéal émancipateur.

     

    Il n'est plus d'ailleurs question aujourd'hui de la "philosophie de l'action éducative" qui nourrit en profondeur l'ensemble du "texte" de Freinet.

     

    Ses divers héritiers hésitent-ils encore entre trois directions possibles : l'assimilation au sein du système, la résistance à l'intérieur, la recherche d'autonomie ? Dès le début de l'aventure hors normes de "l'école du peuple" ces mêmes questions de fond sont posées.

     

    C'est l'absence de réponse claire et tout simplement de débat sur ces interrogations qui fait malaise. Le point de vue ici énoncé est qu'il est nécessaire d'en revisiter les raisons et de tenter une actualisation à la hauteur des "nouvelles donnes".

     

     

    Freinet contre Freinet ?

     

    Tout se passe en effet comme s'il y avait, au-delà du discours conventionnel, "plusieurs Freinet".

     

    - Le Freinet 'historique"

     

    C'est une grande et noble histoire. Cohérente et géniale : au vu des embrouillaminis actuels de "l'école numérique"!    

     

    - Le Freinet des praticiens-chercheurs et des compagnons

     

    Si Freinet tient le haut du pavé, c'est comme inventeur, non comme maître à penser. Et il se gardera d'être seul. 

    Dès lors, il s'agira d'échanges, de coexpérience, d'avancées communes. Freinet a aussi  tout à gagner à s'ouvrir au-delà de lui-même, à se renouveler, à accueillir l'invention

     

    - Le Freinet "de la diaspora"

     De nombreux enseignants ont fait sans doute "du Freinet sans le savoir", le plus souvent sur les mêmes principes de pédagogie active, mais sans appartenance ni émargement  formels. Cette richesse n'a pas pour autant été reconnue par les tenants de l'appareil ou du "label". Pourtant, elle était source de renouvellements, de dialogues[3].

    Ici, il peut aussi être question de l'"influence" inavouée : un bon exemple est celui de "La main à la pâte". Du "Freinet-sans-Freinet". Le paradoxe est que les uns s'inspirent sans l'énoncer, et que les autres se targuent de citer Freinet, en se gardant d'une mise en œuvre.

    En termes de transmission, l'important est donc à la fois la reconnaissance, le respect de l'héritage et l'audace de l'invention : c'est une affaire d'action.

    Cela ne passe ni par les gloses académiques, ni par le repli sur quelque "pré carré". De la même façon, ce n'est pas en juxtaposant des expériences probantes (naguère : PMR (Programme Médias Réseaux), RES (Réseaux d'échanges de savoirs), Arbres de connaissances etc.) mais en les articulant en action commune qu'on pourrait avancer.

    L'originalité de Freinet est immense : mais elle ne saurait se suffire à elle-même, ni alimenter quelque relativisme du "tout se vaut" parmi les diverses familles issues de l'éducation nouvelle. C'est donc bien au-delà de la "lettre étroite" que se situe le legs que nous avons à faire fructifier, non pour assurer une toute petite place dans l'ensemble du système postlibéral, mais bien pour le mettre en question.

    Illusion sectaire : croire qu’on peut convaincre en restant entre soi

     

    - Le Freinet actuel de l'organisation associative du "mouvement Freinet" et de l'ICEM

     Stratégie : une part du message original est fondée sur l'illusion que l'école peut se régénérer au sein du système d'ensemble qui l'entretient. C'est ici à une relecture attentive et critique de "Pour 'école du peuple" que nous sommes conviés. Car ce n'est que "accédant au pouvoir" que le peuple aura son école et sa pédagogie"[4].  

    Illusion institutionnelle : nous serions à l'abri de la logique évolutive et des impérities de toute organisation

     

     

    Plus préoccupant

     

     

    - Le Freinet figé dans le dogme

     Intangible, donc, ce à quoi veilleront les "gardiens du temple"… Toutefois, Freinet a tout à perdre du repli sur la cohorte spécialisée et de la vigilance zélée de quelques-uns. Au-delà du message "daté", la logique de Freinet touche beaucoup de ceux que la pédagogie (non-scolastique) concerne.

     Illusion doctrinaire : l'attachement à la lettre du message plutôt qu'à son esprit

     

    … et le Freinet instrumental :

     

    Freinet ne se réduit pas à un "package méthodique" ; c'est en réalité un exemple hautement abouti de "philosophie concrète de l'action éducative", fondée sur une vision de l'homme

    Une pédagogie parmi d'autres ? Réduit à une niche de « pédagogie innovante » au sein de l’école, la dimension globale de Freinet est totalement estompée. 

    Illusion techniciste : la pédagogie serait indépendante de son horizon de sens.

     

    - Le Freinet académique des clercs

     

     Cette stérilisation est largement encouragée par la manière dont les médias (et les maîtres à penser médiatiques) font semblant de promouvoir les pédagogies nouvelles. Exemples d’abonder.

    C’est là une force incomparable, et qui a pu enthousiasmer et éclairer. Le malheur veut que nous ayons eu affaire le concernant à des détournements, des gloses et des récupérations scolastiques, ce que lui-même avait combattu. Certains « arrivistes scolaires » contemporains ont su à leur profit se servir de son message en effaçant son caractère profondément alternatif.

    Ces postures convenues sont à l'opposé d'un travail de relecture critique et dynamique, d'une herméneutique féconde.

    Illusion néopédagogiste : la leçon théorique serait indépendante de la pédagogie effective ; le "discours vaut réalité" l'emporte sur la vérité pratique, voire l'efface. C'est évidemment le triomphe du "discours paradoxal" et du vœu pieux : "il faut", "il y a urgence", "nécessité du débat"… Tout en procrastinant et bloquant.

     
     

    - Le Freinet institutionnellement recevable (mais contenu)

     

    De la même façon, tous ceux qui, en position de pouvoir institutionnel ont voulu, peut-être de bonne foi, « assimiler » la pensée de Freinet dans le cadre général de la « culture formelle » de l’histoire des idées scolaires et des réformismes post-libéraux.

     

    - Acceptabilité : la pédagogie Freinet, comprise évidemment comme ensemble cohérent, non pas comme simple attirail de techniques efficaces, est-il compatible avec l'état et les buts de l'école réelle ?

     

    Toutefois, Freinet a tout à perdre de la récupération/contention officielle…

     

    On comprend aisément le travail d'endigage de la part du pouvoir. On le comprend beaucoup moins de la part des représentants du "mouvement Freinet", même si celui-ci se définit comme "complémentaire" et non "contestataire". Car il y a largement de quoi faire pour renouveler le débat, aujourd'hui au point mort sur les questions centrales.

     

    - Je ne crois pas que les "meilleurs messages" de l'éducation nouvelle, comme d'ailleurs l'effectuation des "pédagogies "nouvelles", lorsqu'elles sont organiquement liées à la perspective critique et à la visée émancipatrice, sont néo-compatibles[5].   

    L’allégeance au pouvoir, me paraît une ânerie pour un mouvement né de la contestation, de la résistance, et de la sanction…

     

    On ne comprend notamment en aucune façon comment une gouvernance libéro-capitaliste (par exemple, un "Conseil Supérieur des Programmes, ou toute autre instance au service du système tel qu'il est) pourrait s'accommoder d'une visée pédagogique qui aille à l'encontre de ses desseins. Il n'y a d'ailleurs pas d'exemple historique en cela.

     

    De la même façon, le mouvement a tout à perdre à se couler dans le moule officiel imposé sans partage, comme par exemple à se plier à la mythologie du "numérique", techno-idéologique, à l'opposé de la lignée pédagogique.

     

    Notre époque. Il faut resituer ces questions dans le flux des dernières années et dans l'incroyable liquidation des idéaux pédagogiques qui passe par plusieurs canaux qu'il est facile de situer : qui sont aujourd'hui les fossoyeurs ? Après la "fin de la pédagogie" fomentée  par les idéocrates, la noyage dans le "tsunami numérique". En toute bonne conscience ?

     

    Illusion postlibérale : le message peut nourrir le système, tout en le subvertissant.

     

     

     

     

    Pour revenir à notre problème

     

     

    - Le "Freinet aujourd'hui" : l'impossible actualisation

     

     

    Encore l'herméneutique : non pas figer le message dans son environnement passé, mais en interpréter la substance pour aujourd'hui.

     

    - Je ne crois pas que les messages du mouvement de l'éducation nouvelle soient intangibles : ni sur le plan critique, ni sur la plan historique. Ils ne sauraient être figés dans quelque dogme. Au contraire, ils sont l'objet d'une attention commune d'actualisation, et ont à se perpétuer dans un présent dynamique.

     

    D'autant qu'il n'y a pas d'équivalent actuel : il ne se dessine aucun "mouvement" fort dans le sens d'une rupture ni aucun appel à frais nouveaux à une "révolution copernicienne" passant par une critique radicale des postulats de 'éducation post-libérale.

     

    Illusion historique : le sens serait indépendant des circonstances.

     

     

    - Le Freinet "théorique"

     

    Freinet ne se présente pas comme un « penseur ».

    Mais à l’évidence, son travail, le sien et celui de ses compagnons, est porté profondément par un questionnement permanent sur le rapport de la pédagogie au politique, sur les fondements humanistes de l’action éducative.

    Paradoxalement, si les gloses n'ont pas manqué, il n'y a pas de recherche approfondie aujourd'hui sur cette articulation fondamentale. C'est pourtant ce travail, ordonné à une philosophie critique renouvelée, qui aiderait à sortir de l'ornière. A défaut, ce qui se prépare dans le champ de l'éducation scolaire risque fort de nous submerger toute velléité d'éducation éclairée et émancipatrice.  

     

    Illusion idéologique : la paraphrase, imprégnée d'opinion et ordonnée à la doxa, pourrait tenir lieu d'interprétation. Le propos n'est pas orienté à l'action.

     

     

     L'affaire Célestin Freinet (sans compter Elise et les compagnons)

     

    La principale association pédagogique organisée porte avec ses partenaires une grande responsabilité : celle de témoigner d'un autre possible que ce qui nous est officiellement servi. Mais ni seule, ni en sanctuaire, repliée sur elle-même, ni en alibi d'un système totalisant. Non pas formellement, mais dans l'action, la recherche, et l'ouverture. Cela suppose un travail d'actualisation à la fois concentré sur le "message essentiel" et en prise sur les enjeux des "nouvelles donnes". De l'eau a coulé sous les ponts scolaires, depuis un quart de siècle, et tout n'en est pas rassurant.

     

    Mais la plupart des questions ici rappelées (car elles ne sont pas nouvelles) ne conviennent pas à notre époque, qui ne souhaite pas les entendre. Cela supposerait un peu de travail... Pourtant, à défaut de renouvellement du genre, de même nature que ce que fut, un temps et en partie, le mouvement de l'éducation nouvelle, et comme on voit, nous laissons sans contrepartie le champ entièrement libre à une néo-idéologie dévorante, dont les plupart des soutènements se mettent en place, apparemment sans que grand monde ne s'en offusque. S'en préoccuper serait pourtant déjà un début de reconquête de l'espace critique.

     

     

     

     

     

      

     

     



    [1] Institut Coopératif de l’École Moderne – Pédagogie Freinet

    [2] Le goût pour les "belles paroles" supérieures des rhéteurs spécialisés témoigne de la persistance de l'organisation "surhiérarchique" et de la croyance néocléricale.

    [3] Nous avons été nombreux dans ce cas, peu soucieux d'étiquettes ou de bannières. Je me souviens que les tenants officiels de Freinet et de la PI étaient incapables et de s'ouvrir à ce que nous faisions "hors label", et de nous ouvrir les portes de leurs cénacles. Ce qui est une constante : en pleine action dans les années 70, en pleine inaction dans les  IUFM des années 90! Les très-nombreux participants de l'expérience internationale "fax!/PMR" entre 1989 et 1995 ne se réclamaient pas non plus de Freinet : mais le programme était directement inspiré des principes d'articulation de l'Imprimerie, de la Correspondance et du Voyage, et de l'idée que la pédagogie ne va pas sans horizon de sens social et politique. 

    [4] L'école moderne française.

    [5] A l'encontre d'une thèse en cours qui verrait advenir une "ère des pédagogies nouvelles" dans l'éducation scolaire française. Mais ici aussi, cette thèse n'a rien de nouveau. Elle est déjà présente il y après d'un demi-siècle.  Le problème alors est la limite entre "adaptation" au monde moderne, et "préparation" des enfants aux problèmes du siècle futur (Lire en ce sens : M.-A. Bloch, Philosophie de l'éducation nouvelle, 1968). Dans les deux cas, en effet, il s'agit de mettre les principes de l'éducation nouvelle" au service d'une éducation scolaire plus éclairée et plus efficace. Mais cela ne répond pas à la question est de savoir s'il est possible de pratiquer à grande échelle une pédagogie de l'émancipation pour une société de domestication.

    [6] Centre de Liaison de l'enseignement et des moyens d'information, créé en 1983.

    [7] Il est très-remarquable que le principal programme inspiré directement de Freinet ait été liquidé dans la plus parfaite indifférence et que les alertes que j'ai lancées à l'époque aient été censurées par ceux-là même qui auraient dû être aux avant-postes. Le mouvement Freinet qui avait bien accueilli le projet fax!/PMR, via notamment la télématique, et parce que certains de ses membres étaient partie prenante, après avoir été inspirateurs, s’en est désolidarisé, et a suivi le point de vue "officiel".

    [8] (A quoi rêvait-il ? A qui pensait-il ?) : et qui a tout fait (et réussi en ce sens) pour empêcher une telle émergence, qui ne pourrait issir que d'un auteur collectif, et ne pourrait se vivre que dans l'action alternative…

     

     





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