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    A propos de : Evelyne Charmeux, Développer l'esprit critique..., Educavox, 23/02/2015

    "Vous attirez notre attention sur ce qui peut redevenir une question vive, en raison des aléas dont souffre aujourd'hui la pensée éducative. Nous devons vous savoir gré de remettre cette notion vitale en avant. Elle est loin d'être épuisée.

    Vive l'esprit critique

    Quelques notes.

     

    ["l'esprit critique n'a rien à voir avec l'esprit DE critique, qui, lui, est bien vivant chez nos élèves."]

    Pour ce qui me concerne, la distinction que vous présentez est en effet un rappel de base, que nos vieux maîtres humanistes ne manquaient pas de souligner. Cela qui semble aller de soi n'est pourtant pas inutile : trop de légèreté accompagne en effet l'usage intempérant de ce terme. C'est assez important de le dire : la mauvaise foi ("l'honnêteté") peut en effet nous renvoyer à chaque déconstruction théorique, à chaque analyse outillée que nous pourrions avancer, à l'accusation d'esprit de critique. Celui-ci n'est d'ailleurs pas une folie, et l'esprit d'adolescence a de mon point de vue raison de "tout critiquer". A condition de ne pas s'en tenir là et qu'il s'agisse d'un point de départ pour une avancée vers la rationalité adulte. Il faut d'abord, et c'est un principe, ne pas "s'en laisser conter".  

    La dégradation sémantique du terme de "critique" est considérable (la rhétorique scolaire (injonctions officielles, discours néo-pédagogiste) en fournit un beau corpus. C'est une mine du genre.) Elle a fait des ravages jusque chez les maîtres à penser avisés, et chez les clercs, prompts à nous enjoindre de "former les jeunes à l'esprit critique". Sous forme de slogan, non d'action méthodique et concertée. Ils s'entendent à dominer là un sujet qui devrait être l'affaire de tous, appartenir au "bien commun", et on trouvera en quelques matières des exemples frappants. Nous avons moins besoin de sermons que de confiance.

    A l'opposé, en effet, "Esprit scientifique et esprit critique" : je vous envie d'avoir pu être à l'école d'un Bachelard (la "phénoménologie scientifique"!) La recherche scientifique n'avance en pratique que par la critique des insuffisances et des erreurs de nos prédécesseurs, comme des nôtres à notre tour. 

     

    Charité bien ordonnée

     Il est également remarquable que ce que nous avons pu appeler et comprendre sous le titre "philosophie critique" a cédé le pas : il est plus courant aujourd'hui de délayer le commentaire ou de déployer le moralisme (la "moraline", la "Sonnerie aux Valeurs"), que de mener tâche humble, analytique et action éclairée.

    Tout se tient : nous ne pouvons pas prétendre viser à "développer l'esprit critique chez les élèves" (chez tous!) sans nous demander quelle importance nous lui accordons dans notre propre vie. Les élèves, les étudiants, les publics en formation auraient beau jeu de nous renvoyer la balle.  ["collègues, tous profondément convaincus du bien-fondé d'un tel objectif". En êtes-vous bien sûr ? En pratique, s'entend] [collègues des mouvements pédagogiques : ne vous faites pas trop d'illusions, il y a là aussi quelques limites factuelles!]

    La formation de l'esprit critique commence par nous-mêmes. La capacité de discernement, l'exercice du jugement ne sont pas acquis une fois pour toutes, et c'est toujours à remettre en jeu. Nous ne sommes quitte ni des stéréotypes, ni des préjugés. Et l'esprit critique, en effet se développe.  (Pigallet (1998) disait "éduquer le sens critique").

    Il est terrible, le message délivré par des intellectuels qui prêchent "l'esprit critique" tout en étant incapable d'en appliquer la maxime à eux-mêmes.

    Nous nous délectons volontiers de l'argument d'autorité : la parole d'un tel vaut mieux que celle d'un tel autre, tout simplement parce qu'il occupe une position hiérarchique suffisante pour inspirer le respect. ["même si c'est un spécialiste qui le dit " ; "se méfier de ceux qui agissent sur l'affectif, et qui impressionnent, par leur assurance ou leur prestige, et qu'on ne peut pas vérifier."]. Nous sommes en effet souvent bien loin de l'esprit des Lumières quant aux "vérités révélées" et aux privilèges, loin de la pensée critique quant à l'exercice incontinent du pouvoir sur les âmes.

    ["Le respect que l'on doit à la personne d'un supérieur"] : nous avons encore, je l'espère, le droit de nous demander en quoi il l'est. Et pourquoi il y a des "citoyens plus égaux que les autres". Nous devons en tous cas le respect à ceux dont l'autorité n'est pas factice. Mais c'est un idéal…

    La philosophie critique est une formidable tradition. Elle pourrait d'ailleurs se confondre à la définition noble de la philosophie, si tant de détournements n'en étaient pas pratiqués. Je reviens alors à la philosophie de l'éducation. Je ne la conçois pas autrement que comme "philosophie critique".

     

    La nostalgie de la "pratique analytique"

     Le goût de 'l'analyse et de la déconstruction (active) est sans doute celui d'une époque : nous avons appris –et cela demande temps, expérience, rencontres, actions - à tenter de comprendre les fonctionnements anthropologique, à désosser les mécanismes (ce que l'enfant s'emploie très tôt à essayer!) à étudier les textes pour en dégager les soubassements, et avec nos élèves, nos étudiants, nos publics en formation, à ne pas céder aux sirènes de la propagande d'où qu'elle émane, de la publicité et des discours médiatiques. De tout ce qui contribue à la construction de la "doxa".

    Mais même si je fus linguiste, spécialiste de l'analyse textuelle et de l'analyse d'images, un bon "lecteur de presse" et avisé des discours médiatiques, je n'en suis pas pour autant un bon philosophe critique : car la tâche est rude, de ne pas s'en tenir à la surface des choses.

    Et nous nous rendons compte que le propos n'est pas d'actualité : c'est pourtant là une des voies possibles pour "retrouver le goût critique" dans les pratiques éducatives.

    L'esprit critique ne tombe pas du ciel, même si nous ne sommes pas anthropologiquement destinés à nous abrutir : le rôle des milieux et des scolarités est en cela considérable. "Tout au long de la vie" reste une belle utopie! Et l'esprit critique au rabais, quand il n'est plus qu'une vague capacité de discernement superficiel, ou convoqué comme slogan vertueux, de ceux qui nourrissent le "discours paradoxal", jusqu'à la caricature qui ruine toute ambition noble, sans compter le discours d'autorité douteuse à la crédibilité suspecte, les pratiques de clans, etc. va en réalité à l'encontre d'un dessein éducatif digne de ce nom. " Il est temps que l'école comprenne enfin qu'elle ne peut pas se dire laïque, capable de développer l'esprit critique et la liberté de penser, en continuant d'enseigner le catéchisme..."  Je ne suis pas opposé à un "catéchisme qui s'avoue". Le problème par exemple en Alsace-Moselle est qu'on confond instruction religieuse ("le fait religieux") et catéchisme sectaire (tous les "catéchismes" ne sont pas odieux, et l'émancipation est au-delà des tentatives dogmatiques). Le problème chez les néopédagogistes, c'est qu'ils ont eux aussi leurs catéchismes, imperméables à toute pensée différente ou successive, avec leurs croyances, leurs hiérarchies… Nous ne sommes pas aisément délivrés!

     

    Le milieu pédagogique

    Vous rappelez à juste titre quelques règles de l'exercice.

    Quant aux éléments : "n'accepter aucune assertion sans s'interroger… refuser à la fois la certitude issue de la croyance, et la méfiance systématique. C'est le discernement, C'est le contraire de l'amalgame, des jugements spontanés et des idées reçues".

    Entendons-nous en effet pour qu'une posture critique digne de ce nom suppose :

    - la réflexivité profonde

    - la convocation d'une anthropologie sérieuse

    - l'historicité

    - le comparatisme

    " c'est justement la connaissances des diversités, de leurs différences, avec le besoin de les analyser en les comparant, pour les comprendre et savoir d'où elles viennent. Seul un tel travail d'analyse comparée peut permettre, si besoin est, de choisir ensuite, de façon strictement personnelle, en toute connaissance de cause."]

     
     Quant aux conditions

     L'esprit critique ne se forme ni ne s'exerce à la va-vite, ou sous l'injonction des slogans. Cela suppose :

     

    Du temps en effet

    Une méthode et les moyens de la méthode

    La participation active du sujet de l'éducation, en bon thomisme "principal agent de son éducation" : "Pour pouvoir apprendre, il faut agir ; il faut être étonné de ce qu'on observe; il faut avoir des choses à faire et ne pas y arriver... C'est tout cela qui va engendrer des questions"

     

    Vous rappelez donc à propos la nécessité pédagogique, celle du milieu, celle de l'action. C'est ce qui importe : quelle que soit la vertu des énoncés programmatiques ("le socle"), alors que le travail réel est humble, et qu'il nécessite d'en "prendre les moyens" (encore un terme de "milieu"!). . 

    C'est aussi une détermination  collective, un travail de coexpérience, et je ne vous suivrai pas sur l'isolement du professeur. La figure du maître-individu cèdera un jour la place (elle l'a fait avec succès) je l'espère, à celle de l'équipe, de la communauté (quels que soient les mérites de quelques "grands pédagogues" du passé, et encore, ceux que j'ai connus "s'entouraient" et ne se la jouaient pas solo).

     

     Réitérer

     

    De nombreux aspects de cette question devraient donc aller de soi. Or, il n'en est rien. Vous le soulignez, et c'est finalement assez désespérant, aux termes d'un tel patrimoine culturel que celui dont nous disposons, et dont, au fond, nous ne savons guère faire usage. D'autant plus qu'il ne peut s'agir d'une posture sectaire. Beaucoup  de nos compagnons ont en cela renoncé, écœurés. C'est là un signe inquiétant de la glissade contemporaine, qui réveille les pires indifférences, et aussi les plus dangereux simplismes de la pensée, et les extrémismes du manque d'espoir.

     En cela, tout se passe comme si le programme kantien était encore aujourd'hui battu en brèche (comme celui de la "liberté de penser"). "Il suffit d'habituer de bonne heure les jeunes esprits à une telle réflexion. Mais éclairer tout un siècle est très long et pénible (lang-wierig). Il se trouve en effet des obstacles extérieurs qui peuvent interdire ce genre d'éducation ou le rendre plus difficile (Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée, 1786).

     Ce sont ces obstacles qu'il s'agit de repréciser, au lieu de les ignorer, et ce sont eux qu'il faut surmonter. Cela ne se fait pas à coups d'incantations mais selon une détermination commune. Dont nous sommes bien loin.

     ***

     

    Quoi qu'il en soit, ce sont bien des deux faces nécessaires : théorique et pratique, qu'il s'agit toujours d'articuler. C'est pourquoi je crois qu'il faut visiter cette notion "d'esprit critique" (à défaut d'autre terminologie moins ambiguë) à frais nouveaux (et non seulement en débattre, avec sérieux -ce qui ne serait déjà pas si mal), et remettre à plat quelques "fondamentaux". En mesurer les implications, et en tirer les conséquences. Une telle perspective ne peut être le fait que d'une pensée et d'une action collectives.

     

    Votre démarche peut contribuer à relancer cette nécessité." 

     





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