• Derrière la plainte

    Derrière la plainte

     

    Des vieux grincheux qui regrettent le temps passé, il faut lire parfois le sentiment confus d’une perte de ce qui a été fait, mais qui n’a pu être transmis.

     

    Derrière la plainte

                                                 Statler et Waldorf

     

    La difficulté de passer d’une génération à l’autre, de donner à reprendre un savoir-faire parfois séculaire, et, en raison des bouleversements techniques et culturels, le temps pris par l’adaptation aux nouvelles donnes, fait de cette question une majeure.

     

    Nous n’en aurions pas la maîtrise ? happés par la mode, pris dans les rets de l’immédiat, refusant en cela toute réflexivité profonde.

     

     

     

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    Dans le domaine du patrimoine pédagogique, cette question prend un tour pathétique : en plusieurs dimensions.

     

    - Refaire le monde. Cette forme est aujourd’hui dominante. Faute de s’instruire à l’expérience, on réinvente à tire-larigot. Temps perdu, déni d’histoire. Faire passer pour du nouveau des formules depuis longtemps éprouvées, ou déjà critiquées. Certains domaines comme le rapport pédagogique aux médias développent la figure de manière radicale : en occultant purement et simplement le passé du genre, en inventant des hyperslogans. Ce qui est une manière de se défaire du monde tel qu'il fut.

    - Clore le monde. Contrairement au stéréotype opposant transmission et communication, (quand la transmission se jouerait en seule diachronie) celle-ci se joue aussi dans l’espace organique des relations. On communique alors en chapelles, dans un repli nécessaire à la croyance et à a dévotion. Dans la petite nébuleuse des « pédagogies alternatives », qui ne sont plus « nouvelles » depuis bien longtemps, la crispation sur des doctrines écrites et des modèles figés (à l’opposé de ce que modèle et exemple veulent dire) entrave toute émergence. La clôture permet certes de se rassembler en petit comité, écartant tout ce qui serait étranger.

    - Défaire le monde. C'est l'entreprise, à ce jour réussie, de déréalisation. Les idéologues de la "pédagogie" (pour ce qu'ils en font accroire) ont mené ces trois dernières décennies un formidable travail verbal et livresque pour délibérer du domaine en le déconnectant de ses attaches expérientielles et vitales. Ce n’est pas seulement un défaut de connaissance (c’est déjà répréhensible) mais encore une tentative d’instituer ce qui ne peut l’être. Ce faisant, les clercs ont bloqué le monde pédagogique à leur profit.

    Dans tous les cas, et en avant-première de ce que serait le post-âge de la pensée éducative réduite au scolarisme, il s'agit d'accréditer la version officielle Ainsi d'en faire accroire : il n'y a rien eu avant et ailleurs, il n'y a pas d'autre monde, aucune alternative.

     

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    Travail d'effacement, en même temps que blocage du débat. En lieu et place d'un effort collectif, les (grands) maîtres et les (petits) maîtres à penser : la surhiérarchie va de pair avec le contrôle. Rien donc, tant que nous en resterons là, hors "exercice démocratique de la pensée", et au creux de cette "métonymie du pouvoir", selon une configuration discursive à la fois éparpillée et verticalisée.

     

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    Derrière la plainte des vieux grincheux, l’intuition que cette fuite en avant entrave notre capacité d’histoire. Ces pratiques de blocage sont contradictoires avec la mutation en cours : à l’inverse, la formidable dispersion aujourd'hui à l’œuvre n’est pensée par aucune intelligence collective, n'est compensée par aucune régulation, aucune vue d’ensemble cohérente, qui nous réconcilierait avec l’exigence de transmission.

     


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