• Le divin milieu

    Je replace ici en version "plein texte" un article fourni pour le numéro inaugural du projet transverse en 2011. Au passage, on remarquera l'acrostiche et le chassé croisé des notes de bas de page. Il n'y a pas que le mode de lecture linéaire...

     

     

     

    Le divin milieu

    Au sein des médias

    Jean Agnès

     

     

    Prenant acte de l’état de l’art, ces notes de travail s’interrogent sur l’étrangeté de notre rapport à la “ médiasphère ”. L’article avance l’hypothèse qu’une exploration de sa raison axiologique peut tirer profit d’une définition des médias comme “ milieu ”. Dès lors, prendre soin du sujet contemporain passe par un pari heuristique sur cet angle de compréhension. Près d’un siècle et demi après son émergence, peut-être est-ce là une nouvelle occasion de revisiter le terme de mésologie.

     

    Le divin milieu

     

    En termes de Physique, On appelle Milieux, les corps Diaphanes, à travers els passent les rayons de la lumiére. Dictionnaire de l’Académie françoise, troisième édition, 1740

    Même en recourant aux trésors méthodologiques dont nous croyons disposer, lorsqu’il est question d’un travail de compréhension de ce qu’est l’univers des médias, l’embarras domine. Comme un nœud d’inertie, qui nous interdirait d’aller plus avant. Quel que soit l’angle choisi, nous sommes confrontés à la familiarité de l’objet supposé, à la labilité d’un domaine échappant sans cesse à la circonscription, à sa résistance heuristique.

    Le titre ici choisi suggérerait quelque attention nouvelle à la sacralité, renvoyant aux déplacements des valeurs et des croyances – à quelque religion civile. Nous adhérons au milieu dont nous sommes partie prenante, sans en connaître trop bien les lois. Or, c’est ici d’un univers inversible qu’il s’agit, empli de pièges dans lesquels aisément nous tombons. Toute une part de la pensée contemporaine est alors taraudée par cette question de savoir si nous sommes bien authentiquement dans le monde qu’imprudemment nous nous donnons.

    Au-delà donc des considérations de surface, nous voici dans le domaine des impensés du moment - dont pléthore. Ainsi, tous sauraient de quoi il est question lorsqu’on évoque “ les médias ”. Chacun de nous tiendrait là une évidence, se référerait à la fréquentation qu’il en a, sans davantage se demander de quoi, au fond, il retourne. Or, cette -  notre - situation mériterait pour le moins un examen de type médiologique. La seconde partie du libellé admet donc l’hypothèse qu’il serait intéressant d’alimenter la théorie des médias en termes de milieu. Les présents extraits de carnet relèvent quelques indices dans cette sphère remarquable du “religiosum”.

     

     

     

    Le lieu : où sommes-nous ?

    Détermination

     

    En tendant à une totalité, en signifiant un tel absolu, les médias marquent un retournement radical. L’expansion incessante de la médiasphère et sa propension à la colonisation du monde - “ espaces”, “ paysages”, “ territoires”, etc. - concentre symboliquement ce changement général, au cœur duquel nous nous trouvons.  

    Le consensus autour du changement de paradigme en cours n’est qu’apparent : le procès-verbal, souvent décliné au futur, reste formel ; en réalité, notre manière invalide d’évoluer dans cet univers mouvant - nous savons comment nous y perdre, nous savons peu comment l’habiter - pose question parce que nous n’en avons pas pris la mesure, et n’en assumons pas la critique. Les médias participent de la “ transformation nécessaire ” du monde, ils en signent aujourd’hui la mutation. Nous produisons là une sphère englobante (relevant de l’oikon). Ce “ grand dérangement ”,  - un vrai “ conte de fées ” (Freud) - est caractéristique de civilisation. Rien de nouveau ? Sinon que la puissance du flux – gigantesque - augmente, et a déjà changé de nature. La bascule est historique, le mode d’intelligibilité du monde transformé. Les logiques de pensée inédites, les conditions de la transmission intergénérationnelle modifiées, les parcours de reconnaissance sans précédent (trajets des cognitions, sérendipité). L’écriture de l’histoire elle-même s’en trouve bouleversée, qui prend des formes inédites, et requiert de nouvelles audaces d’invention méthodique.

    Toutes choses entendues. Mais, si la réduction de l’univers des médias, par exemple aux réputés “ moyens d’information ”, présente arbitrairement quelque avantage pour le travail d’analyse voire de résistance attachées à un domaine somme toute suffisamment homogène pour y dégager quelque corpus (ou terrain, champ…) pertinent, dans un “ environnement complexe ”, cybersphère, médiasphère et plexosphère (tripartition empirique, datée par nous) interfèrent sans cesse. Les lieux sont bien souvent des médias. Qui, objets omniprésents, infusent notre ordinaire, faisant climat. Les médias réaménagent la quotidienneté. “ Je suis à l'espace et au temps, mon corps s'applique à eux et les embrasse ” (Merleau-Ponty). Et ce qui pouvait former milieu médian - notre corps “ comprend le milieu ” (Juban) – nous rend intelligibles, et non l’inverse. Nous y sommes. Ce lieu de l’invention permanente c’est celui de notre salut, confondu avec la technique et l’irréel. Mais ce “ milieu des milieux ” (Beaune) est-il vraiment dématérialisé ? C’est que nous sommes matière, notre milieu…

    Stabilité. Voici une machinerie travaillée par la rhétorique du spectacle. Les métaphores, la réinterprétation d'archétypes architecturaux, les rituels sociaux et politiques forment autant de procédures de stabilisation. Les médias contribuent à l’organisation de la cité. Paradoxalement, le système des médias s’auto-équilibre, mais non pour autant régulé par la cause publique. A l’intérieur d’une globalité en mouvement, grouillant de débauche d’énergie, se définissent des milieux de vie, bains sociaux (“ milieu journalistique ”, “ professionnels ”, “ public ”, “ auditeurs ”, “ acteurs ” etc.), où s’exercent les équilibres et les déséquilibres. Concert des sphères : la dispersion des signaux dans le grand terrain des espaces aménagés est compensée par la construction scénique, où viennent se concentrer pour un soir tous les objets apparemment disséminés. Représen-tations collectives que sont les imaginaires produits, à flots continus.

    Théâtralité. Si le milieu paraît en en cours d’expansion, le dispositif (plateau, espace de jeu, “ cercle sacré ”) est fixé - structure au sens théâtral, tant architecture de l’espace que dispositif scénique et ossatures scénographiques. A l’intérieur de ce cadre s’organise des espaces de modénature, jalonnés d’ornements. Dans ce décor, évoluent les valeurs sûres (courtisans, stars, Olympiens, etc.) : tous modèles de bien-pensance C’est le lieu des catégories, des motifs et des distributions, où se définissent les objets de composition. Ce qui réunit les différents objets du gréement est le tissu, comme celui d’un hypertexte généralisé. Ces topiques forment, réunies, une métonymie de la culture : le récit-déluge abonde en tropes significatives, anaphores, stéréotypes[1], slogans, sentences - confusion entretenue.

    Fragilité. Paradoxalement, le système – notre habitat-milieu (Radkowski) - tellement puissant en apparence, est fragile, comme nous le sommes. Quant à la très-grande Encyclopédie, elle dort ou s’écroule, ou se perd dans les méandres. Que les objets soient disponibles ne promet pas qu’ils soient actionnés : ainsi des occultations multiples, des lumières aveuglantes… Sans compter l’exposition au séisme. Nous le savons, et sommes d’autant plus méfiants en sous-main, hors des enthousiasmes de façade. L’énorme Ressource qui s’amoncelle chaque seconde est-elle gérable ? Qui peut user de la Trop grande bibliothèque, dans l’infini de la philosophie du sens des choses[2]?

    Cette conjoncture défie les analyses timides. La foisonnante littérature d’accompagnement, outre qu’elle conforte l’univers qu’elle est censé étudier, reste sans cesse dépassée. Les auteurs en abondent, qui prennent acte, tout un chacun selon sa discipline. En pendant à la visée apolégétique émanant des médias, le constat sec et les prophétismes font florès. Les interprétations descriptives ne manquent pas. Elles sont riches en binômes : opacité / transparence, mémoire/oubli, rétention/transmission, effacement des traces/ activation des mémoires, information/ désinformation, évidence/ rumeur, élucidation/bruit etc. C’est sur le registre de l’ambivalence du pharmakon que se joue notre rapport aux médias, dans un paysage inversible. “ Architecture de la grande échelle ” : démesure, trajets, hyper-mosaïques, éparpillements, niches…. Ère du trop-plein, comme du vide qui lui est consécutif. La puissance positive des médias a quelque chose d’accablant : omniprésence, hyper-verbalisme, stéréotypes encombrants, images prégnantes, institution imparable…

    La figure inverse en est celle de la métastase. On trouvera des corpus d’analyse remarquable dans le langage publicitaire actuel ; joyau : “ Néo forfait illimité ”.

    Le dépaysage

    Le paysage anamorphique que nous bâtissons – notre empire sur nous-mêmes, comporte les plis et replis où se glissent les secrets, les insus… Lieu du simulacre et de la fantasmagorie, antimilieu, l’espace médiatique déréalise, lui-même se déréalise. L’univers des médias réalise ce qui, de la fiction, du Monde inverti à Matrix, délocalise la pensée, exile la raison. La métabole et le simulacre généralisés modifient notre rapport à l’environnement et sa définition même. Notre écosphère, labile, fait de nous un être en suspens et tourneboulé.

    Vitrail innombrable. Notre toit est notre toile. L’esthétique et l’économie de cette configuration maillées sont en même temps composites et diaphanes. C’est le domaine des “ espaces intermédiaires ”, des entre-temps et entrelacs, où les migrations sont incessantes. Maillage : il ne retient que ce à quoi il est affecté.

    L’univers médiatique est éminemment intermède. Entre deux espaces, la toile fait firmament.  

     

     

    Le milieu 

    Conviction

     

    “ J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres ”. J.-P. Sartre, Les mots, 1964

     

    Du fait du crédit dont il bénéficie, l’univers des médias reste à l’abri d’investigations trop perspicaces : nous nous sommes créé là un lieu de foi auquel nous ne sommes pas prêts de renoncer. Où “ se trouve ” le sujet contemporain ? Nous intériorisons les valeurs de l’univers auquel nous appartenons ; mais, en même temps, nous en sommes comme extériorisés, et sommés de le vénérer, de l’extérieur, tenus à distance.

    Les médias disent du monde ce qui leur convient. Ils aménagent, au sens de “ configurer ”, sans ménager de contreparties. Celles-ci demeurent clandestines, marginales, ou élitistes. Ce qu’ils occultent important davantage que ce qu’ils montrent. L’interprétation et la production du monde par les médias fait vérité, devient réalité[3]. Dès lors, le monde perle par bribes, fragments, lambeaux… L’exploration de ce qui se joue dans les interstices, intervalles, ellipses - des raisons du dit, tu/, su/insu, déclaré/dissimulé, est donc décisive.

    Voici un hyperespace éloigné de ses limites, au temps ni initialisé, ni finalisé. Les raisons d’être et les fins des médias nous échappent. S’ils contribuent aux stratégies de l’influence[4],du flux (influxus) censé s’écouler des étoiles pour changer le destin des hommes (Huyghe), ce n’est pas sous nos yeux que se développent cyber-, média- et plexosphère, mais autour de nous. Loin d’être “ récepteurs ”, nous sommes les ressortissants de ce pays-là. “ Le milieu dans lequel nous sommes en gestation depuis toujours ”. La relation au monde, la forme de pensée, le mode de jugement sont bouleversés : “ désormais notre relation au monde passe pour l’essentiel par les médias ” (Roman).

        On ne peut réduire ce qui, en nous, se transmet des médias, à la seule prolifération des messages (arts démultipliés) transitant par/et sur supports et canaux. Les médias ne sont pas simples véhicules, ils produisent du sens. S’ils composent le milieu, déploient une “ architecture du vecteur ”, ils importent d’eux-mêmes un autre ordre. L’internet démultiplie les échanges, concentre la double valence d’écriture et de monnaie, à une échelle inédite, qui marque le passage à un nouveau stade historique[5]. Ils sont animés par un formidable travail se sélection et de valorisation, formant le récit d’une époque : là s’exercent les valeurs, se génèrent les normes. Ici s’expose la fabrique de la doxa.

    La tranquillité est feinte, la distraction généralisée. Le sacré lui-même est certes ré-instruit dans un liturgique inédit, mais dégradé selon un processus de déclassement du sens, et finalement inverti. Jeu de dupe et faire-croire travaillent le discours, qui jongle avec les arguties de “ réel ” ou de “ vérité ”. Ils forment une gigantesque machine à raconter des histoires, de s’en laisser-conter, qui en contient d’autres, en abyme. La chose politique n’est plus gérée par des institutions et par le droit, mais par l’intensité du bruit médiatique (de Charentenay). Le tapage, ubique et continenter, en nous privant de notre intériorité, nous projette aux antipodes de la spiritualité.

    Atteintes. La crête de cette lame de fond est lisible dans les atteintes, dégradations et autres pathologies spécifiques. La question des effets se renouvelle en même temps que se développe une préoccupation soignante, le plus souvent en termes d’impacts et de dommages. Une littérature abondante en griefs incrimine la nocivité et les impérities des médias (le plus souvent télévision, publicité, Internet) visant les atteintes comportementales des “ récepteurs ” - les dérèglements des “ acteurs ”. Le pouvoir anxiogène des médias est redoublé quand le pouvoir politique s’en mêle, se fond dans la machinerie, fasciné par la fascination…[6] 

    Divertissement. De nombreux glossateurs, psychologues ou addictologues opportuns, insistent sur ces dégats et autres névroses médiatiques – la crétinisation redoutée par Mc Luhan - aboulie et noloir, mentisme et déréalisations, excitation et isolement des égos, aspoudasies ou aprosexies… Nous sommes figés dans la “ maladie du présent ” (Inneraty), ou encore : reclus dans l’ inertie  polaire (Virilio).  L’arraisonnement du sujet, circonvenu et distrait, passe par une lente  captation de la libido  (Stiegler)…

    Anastrophe. Nous voici accaparés par une “ pratique de communication ” faisant lieu de pédagogie – mais la condamnant, loin de toute dialogie. Noyés dans le flot des informations, perplexes de notre nouvelle impuissance, égarés dans la multiplicité du sens. Plus risqué pour notre avenir : incapables de définir des nouvelles limites, encore moins à même de les transgresser. Rendus ainsi vulnérable, dépossédés. Convié à la diversion incessante, sommé d’immédiateté, exposé à la désublimation, le sujet contemporain est prié de s’en tenir à lui-même. Il prend le risque de l’aventure humaine simulée, dont il n’a pas appris les règles. Englués dans le “ sentiment de crise ”, nous sommes en risque, sans prendre risque, sans rien risquer. D’où des comportements d’errance, de perte. Le sujet, déconnecté de sa propre réalité, l’est encore bien davantage de sa capacité rationnelle. La personne, ainsi réduite, se résigne à un dessein qui n’est pas le sien.

    Comment dès lors ne pas s’interroger à nouveaux frais sur notre aptitude à la domestication ? Que vaut l’existence ainsi imprégnée ? Les assauts pionniers de lutte contre l’ignorantisme qui avaient semblé offrir à la conscience contemporaine assez de repères libérateurs ne se sont pas transmis : le “ néosujet ” est soumis à l’aggiornamento des modalités de la domination. Nous ne voyons pas, dans cette conjoncture, vers les confins. C’est que nous ne sommes pas barbares de notre propre machinerie. Nous avions rejeté l'obscurance (comme processus) aux confins de notre empire : voici qu'elle nous revient, nous cerne, et nous instruit, désarmés.

    Une automatique de la pensée

    Une fois acceptée l’admission dans l’espace du spectacle, il faut consentir aux règles du jeu. Ainsi des messages véhiculant telle apologie de satisfactions immédiates, tels exemples donnés de modes de vie, de références, de conception de la réussite, toutes sortes de valorisations frivoles et valeurs sûres de la vulgarité… A force de devises et d’anaphores s’installe une évidence – quant à l’imaginaire, une évidance.

     

    Le respect dû aux médias se mute en adoration (le fétichisme technique des “ environnements ou espaces numériques ” rendu d’autant plus vain que les outils disponibles surpassent désormais systématiquement l’utilité individuelle et sociale) - lointain avatar de ce prestige de l’écriture qu’interrogeait Saussure, renforcée par diverses plus-values internes et externes, l’hyper-écriture généralisée vaut pour elle-même.

    Une fois le sujet délivré de sa propre réalité, le procès de transmission est atteint au plus profond, qui lui germe et progresse dans l’expérience. Si la reliance médiatique gère le récit collectif, le monde des médias participe de la construction de l’espace des socialités contemporaines, creusant les failles, approfondissant le e travail des solitudes - L’individuation du sujet, liée à l’offre d’exhibition, ancrée dans l’immédiateté, garantie par la dé-réalité, aboutit à la désinhibition (Dufour). L’utopie de l’intelligence collective se dissout dans l’éparpillement des égoïtés - personne n’étant plus à même de prétendre maîtriser la situation : la colossale accumulation des auteurs particuliers – l’immense procession des littérateurs, les nouvelles tribus de blogueurs, la promotion des épanchements - la contredit obstinément. Un hypertissu de couches ou d’entrelacs enveloppe une multiplicité des juxtapositions, une infinité de micro-réseaux séparés, enserrant un nouveau tiers état micronisé.

    L’espace de la fatalité

    Ayant étayé la conquête de nouveaux espaces, les médias tendent à devenir leur propre horizon ultime, valant pour eux-mêmes, indépendants de toute contingence…. Ils se disculpent eux-mêmes et par avance des impérities – techniques, scientifiques, déontologiques - qu’ils pourraient accueillir ou produire. Ils passent alors pour un “ parfait ”, pour un univers en voie d’achèvement constant, non seulement sanctifié, mais par avance, absous. Le milieu en est suffisant, régnant, souverain et tout-puissant donc ; dominateur et exclusif, total et unanime, aveugle, et pourtant indis-pensable, Il circonvient tout conflit, qu’il absorbe, réduit, minimise ou ignore. Il est le grand producteur discursif, et finalement, le seul.

    Les repères encore en vigueur voilà deux décennies ont volé en éclat. L’évidence d’un pouvoir des médias tient moins au fait qu’ils sont un formidable vecteur de la doxa, un inestimable instrument de la domination - moins donc à leur capacité, ou à leur utilité – qu’à leur simple omni-présence. Dans le moment qui nous préoccupe, les nouvelles formes du nihilisme et du cynisme culturels ont une place privilégiée. Les médias sont le lieu de l’insistance du discours, des avatars de la propagande, qui n’ose plus dire son nom. Ils promeuvent une interprétation pesante du monde : le risque est qu’au lieu d’une vertueuse anagogie, ils s’adonnent à une leçon sans discussion, alimentant la “ fabrication du consentement ” (N Chomsky), de la déférence, la sur-hiérarchisation symbolique, et plus généralement les formes contemporaines de servitude volontaire…

    En pratique, loin du contre-pouvoir, les médias sont mêlés au pouvoir, comme le pouvoir se mêle aux médias (et des médias). La distinction est une vue polémique. Le sujet dé-connecté et pressé est voué à son oubli. Règne de l’autocratie symbolique ? Il s’agit de “ donner à admirer ”, pourvu que les spectateurs restent en deçà des jubés que sont les écrans, et bien davantage encore dans le secret des dieux du “ making off ”, des “ savoirs de genèse ” (Choulet). Ceux qui possèdent les clés des nouvelles écritures les garderont jalousement. Qui se risquerait à attenter aujour’hui à la médiacratie, d’en discuter le bien-fondé? Toute herméneutique audacieuse s’attaquant à cet univers survalorisé et survalorisant passe alors pour blasphème : d’où l’importance déontologique de l'indépendance de l’étude, mettant celui qui en traite à l’abri d’enjeux non-scientifiques. Le crime de lèse-obscurantisme a pu jadis coûter cher : dans nos sociétés civilisées, il suffit d'en étouffer ou d'en détourner la voix au nom d'une liberté de pensée de dogme.

     

     

    La passe

    Disquisition

     

    Une partie de notre inquiétude vient de ce que nous ne détenons pas encore les mots de passe de l'époque (J.-R. Bloch, Destin du siècle, 1931)

     

    Irréversiblement, nous avons changé d’échelle, de mode de représentation, sans que pour autant nous parvenions à en maîtriser l’intelligibilité : déjà en cela faudrait-il disposer des clés, et encore, et surtout, faut-il en décider pour engager les actions de recherche et d’éco-formation qui s’imposent. Le fait massif troublant pour la raison c’est notre inadaptation à cette situation - aucun chantier commun n’est à l’ordre du jour, qui mettrait en phase d’innombrables approches particulières. Nous sommes “ au milieu ”, sans issue.

    Comment se fait-il, pourraient se demander quelque spécialiste en géopolitique des milieux, qu’avec autant de savoirs et de moyens, nous ne soyons pas à même de trouver la passe ? Et peut-on, à quelles conditions, inverser la logique en cours ? A commencer par l’effectivité de l’analyse. L’effectuation fait défaut. Le discours paradoxal règne bien-au-delà des clivages idéologiques consacrés. La “ double pensée[7] ” nous enferme dans une perspective sans horizon.

    Le sujet de la science est ici dépassé par son objet, habituel, furtif, mutable. La recherche en ligne de fuite se précipite vers du nouveau, sans pour autant prendre le temps d’exploiter les richesses théoriques accumulées précédemment. Le processus de transmission scientifique est court-circuité par son objet-même. Entre appareils, systèmes, dispositifs, espaces, organisations, territoires, sphères, nous manquons de synthèse. Pour une complexité invoquée mais non explorée, le système de références en vigueur est inopérant.

    Éducation seconde. On n'apprend au fond que du milieu. La “ fonction de formation ” exercée dans les médias est moins directe (transition) qu’elle ne s’accomplit de manière médiate (transmission). J’avais avancé par antiphrase le terme d’éducation seconde : c’est que la “ sphère extra-éducationnelle ” (Maritain) exerce un rôle de formation en réalité premier. Les médias ne se réduisent ni à un matériel d’enseignement, ni à un corpus de lectures. Il s’agit bien de “ sphère médiane ” (Hegel) comme l’école - tous scolarismes confondus. Elle relève d’une visée fondamentale.

    Formation critique. L’utopie pédagogique d’une “ éducation médiatique ”, féconde quelques temps, a fait long feu, diluée dans le mythe des médias même et réduite au vœu pieux. La pédagogie n'a pas là trouvé l'espace promis. Egalement, les triades vertueuses, disposées à faire dialoguer le monde de la recherche, des professionnels des médias et ceux de la formation : le milieu n’allait-il pas faire lieu-creuset de la production d’idées, les conceptions éducatives, scolaires ou non, se trouver transformées ? N’allait-on pas former un citoyen critique ? Dans les faits, demeure un riche patrimoine problématique, conservé sous le boisseau. Où se trouve l’archive ? Qui osera activer les mémoires ?

    Sujet réel. L'éducation concerne le sujet tel qu'il est, en train de se faire dans son expérience, non un être supposé, fixé et figé. Les médias omniprésents sont notre quotidien. L’homme devient humain quand il se produit dans son lieu : pénétré, le milieu est le lieu de l’intelligibilité. C’est pourquoi l’extériorisation du milieu culturel, considéré comme objet adventice, est absurde. Sur le papier, l’école pourrait œuvrer à l’opposé de cette dissociation, pour une pédagogie muable. Mais les deux univers sont comme exonérés de lecture critique : cette double interdiction éducative interdit le sujet-même dans son effort de pensée.

    L’exigence philosophique affronte ici le paradoxe de la nécessité d’une connaissance et d’une expérience intime des médias, et en même temps d’une prise de distance suffisante pour ne pas se résoudre à l’enclave, oblitérant par avance toute liberté d’étude. Mais la distance aujourd’hui requise ne peut l’être qu’à la mesure des nouvelles dimensions : il nous faut, par conséquence, “ changer de logiciel ”. Dans les formulations métaphoriques mêmes des descriptions courantes, nous disposons des leviers de pensée nécessaires… à condition d’une mise en jeu. Il s’agit en effet de chercher plus loin qu’en déférence au discours généralement servi. Par exemple, sans se contenter d’une positivité de surface, se risquer à inspecter les failles, les interstices, intervalles et autres lacunes, à explorer les raisons du dit, tu/, su/insu, déclaré/dissimulé, etc., à tenter de cerner ce qui s’y joue. Sur un plan méthodologique plus vaste, les médias sont le lieu par excellence de la tension de l’action de connaissance, entre théorétique et praxéologie.

    L’interdit inverti

    Le discours savant en oscille entre technologie et théologie. Une mythographie pour notre époque a failli naître au XXè siècle. Où en sommes-nous ? Or, s’agissant des médias, nous avons massivement affaire à un mythe (Couty) qui entretient sa mythologie à plus d’un titre. Univers de vertu. L’interdit concerne donc les médias comme discours, la lecture des médias, l’écriture de mythe, et au fond “ discours de la technique ”, qui édifient leurs propres remparts axiologiques. Le “ sur-discours ” a surclassé le “ discours-sur ”. Nous prenons acte de cette réticence comme telle qui, entre sacré feint et tabou latent, nous arrime dans un préconçu curieusement renouvelé. Nous disposons des armes théoriques nécessaires : elles restent dormantes. Dans la situation inverse des Lumières, nous sommes éblouis par tant de transparences, incapables d’écrire la critique du dépassement. Météo toujours défavorable : nous restons – pour combien de temps - bloqués au camp de base.

     

    Le soin : où en sommes-nous ?

    Intervention

     

    Au su d’un tel diagnostic, le moins serait de porter remède à cette peine du réel. Et paradoxalement, par des temps qui trop courent, marquer le nécessaire temps d’arrêt, de suspension du jugement, de reconnaissance d’ignorance, et reconstruire posément et résolument l’espace pédagogique correspondant.

    S’agissant de ce qui ne va pas bien, nous ne pouvons nous contenter de panser les plaies, considérées comme dommages inévitables. Nous avons en amont à nous instruire pour mettre en action un savoir des médias[8] : à l’opposé du discours pieux, fait de belles homélies futuristes, l’engagement de soin, prenant référence dans une anthropologie scientifique, soucieux de diagnostic, sollicite le geste actuel. Tout diagnostic non suivi d’effort soignant est aussitôt invalidé. D’où l’importance de concevoir aussi dans le cadre d’un “ principe de précaution applicable à l’humain ” (Sarthou-Lajus) un “ soin médiationnel ” (relevant du tact et du mètrion).

    - prendre soin du sujet des médias : c’est comprendre les distorsions subies par le sujet ; c’est prendre soin de l’âme, arraisonnée par le projet de néo-civilisation en cours[9] ;

    - prendre soin des médias en tant qu’ils sont informatifs, formatifs, éducatifs ; les concevoir comme cause commune ; car enfin, le lieu et milieu de la domination pourraient former lieu et milieu de l’émancipation. Préalable : affronter le sur-discours des médias - invention passionnante d’un nouvel humanisme (Devèze) - suppose un effort à la hauteur. Il s'agit d'inverser la tendance : s’extraire du giron, renoncer au charme du bluff, reprendre le cours d'une spirale vertueuse où nous respecterions notre milieu, c'est-à-dire nous-mêmes, toujours désormais autres ; c’est d’abord nous renouveler. Inverser les termes d’illusion du diaphane. Les médias ont quelque chose à voir avec notre tentative d’habitation de la nuit.

     

     

     

    Hygiène de vie

    On aura pressenti que les items cueillis au cours de cette flânerie ouvrent sur quelques liens révélateurs. La double empreinte axiologique de l’univers médiatique – en ce qu’il est, en ce qu’il nous est - relève d’une survalorisation qui entrave l’étude. A plus d’un titre : indéfinition des contours, discours du pouvoir, écriture du marché, théogonie de l’époque… Dès lors, cette intrication suggère un travail critique en écho : l’examen relève alors d’une rationalité elle-même diffractée.

    Les considérations qui précèdent relèveraient au principal d’une mésologie[10] (relevant du mèson, non de l’oikon) à condition de renouveler l’acception d’un terme apparu dans un autre contexte épistémologique, voilà près de 150 ans, pour comprendre l’inadaptation du sujet dans son propre artefact, inapte à sa toute fraîche totalité. C’est du sujet de la mutation, définitivement autre, qu’il est question, et non d’un avatar superficiel. Pour éluder cette question, avec tant d’obstination, nous ne répondons pas au champ d'attente du sujet contemporain, que nous privons de son aspiration fondatrice à se créer. C’est là une posture de méthode : c’est aussi un travail spécifique. La reconnaissance des médias comme milieu de vie est donc décisive : en finir avec l’extériorité – comme si nos artefacts étaient rejetables ; la trop longue vue - comme si la question s’éloignait de principe. A cette condition seulement, nous renouerons avec notre propre lieu d’hospitalité.

    Prendre la mesure. Oser la traversée.

    Braver l’interdit.

    “ Milieu se dit aussi en Morale,  

    pour ce qui est également éloigné des deux extrémitez vicieuses ” 




    [1] Pour une lecture tonique : Christian Prigent, Le monde est marrant (vu à la télé). Chroniques. P.O.L., 2009.

    - Ou encore : Gérard Genette, Bardadrac, Seuil, 2006

    -            

    [2] Pour une lecture roborative, Lindsay Waters, L'Eclipse du savoir, Allia, 2008

     

    [3] Pour une lecture panoramique : Laurent Gervereau, Inventer l’actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux, La Découverte, 2004

    [4] Pour une lecture médiologique : François-Bernard Huygue, Médiologie de l'influence. Des Organisations pour faire croire [enligne]  http://www.huyghe.fr/actu_597.htm, 2008

    [5] Pour une lecture édificatrice : Claire Herrenschmidt, L’Internet entre écriture, parole et monnaie ou l’étrange cadeau des anciens, Mots Pluriels n° 18, 2001
     
    [6] Pour une lecture résistante : Jacques Miermont, Ecologie des liens. Entre expériences, croyances et connaissances, L’Harmattan 2005.- A propos du « tétrapode ».
     
    [7] Pour une lecture contextuelle : Jean-Claude Michéa, La Double Pensée, retour sur la question libérale, Flammarion, 2008
     
    [8] Pour une lecture mésologique : Rémy Rieffel, Que sont les médias ?, Pratiques, identités, influences, Gallimard, 2005

    [9] Pour une lecture initiale : mes notes « Prendre soin du sujet des médias. Pédagogie et seconde vie », in Soin et éducation [en ligne], Le Portique (e-Portique), 2007

    [10] Pour une lecture typale : Augustin Berque, Médiance de milieux en paysages, Belin, 2000 

     

    Source : Philosophie des milieux, M. Molinet et JP Resweber (dir.), Transverse 1, 2011.- pp. 101-116


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